Un brouillard d’automne enveloppe le poème dès son premier vers. Apollinaire y fait avancer un paysan « cagneux » et son bœuf, dont la démarche incertaine répond au voile qui dissimule les hameaux « pauvres et vergogneux ». L’adjectif « vergogneux » surprend : il donne aux lieux une honte presque humaine, comme si la pauvreté elle-même se cachait dans la brume. Le décor n’est donc pas un simple tableau rural ; il est chargé d’une gêne sourde, d’une fatigue que la lenteur des vers accompagne.
Puis le poème glisse vers une chanson. Le paysan « chantonne » — le diminutif suggère une voix discrète, à demi assourdie par le brouillard — une chanson d’amour et d’infidélité, une histoire de bague et de cœur brisé. Cette chanson populaire introduit un second automne, celui du sentiment. La bague et le cœur brisé ne sont pas de simples motifs ; ils font entrer dans le paysage la trahison et la perte. La chanson n’est d’ailleurs pas déployée, seulement évoquée, comme si le brouillard en étouffait les paroles.
Le vers sept bascule alors dans l’exclamation : « Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été ». La répétition du mot « automne » donne à la phrase un poids de plainte. L’été ne s’efface pas doucement, il meurt ; la saison devient une force qui tue la lumière et la chaleur. Ce vers noue le cycle naturel et la peine amoureuse : ce que le froid tue dans la nature, l’infidélité le tue dans le cœur. Dès lors, le dernier vers reprend la première image en la transformant : le paysan et son bœuf sont devenus « deux silhouettes grises ». L’individu s’est fondu dans la masse indécise du brouillard ; la couleur s’est retirée, les contours se sont effacés. Ce passage du concret à l’abstrait, du paysan cagneux à la silhouette grise, dit la disparition progressive de l’identité sous l’effet du chagrin et de la saison.
La construction sonore accompagne ce brouillage. Le texte se présente en trois strophes inégales — trois vers, trois vers, puis deux —, comme si la matière se contractait peu à peu. Les rimes, elles, traversent ces coupures : « cagneux » répond à « vergogneux », « automne » à « chantonne », « infidélité » à « été », « brise » à « grises ». Ce système d’échos maintient l’unité sonore du poème tout en laissant les strophes inégales, ce qui donne à l’ensemble une allure de chanson un peu boiteuse. Le mot « brouillard » ouvre, traverse et referme le texte ; il devient une matière qui enveloppe tout. Les adjectifs de pauvreté et de salissure — « cagneux », « pauvres », « vergogneux », « grises » — composent une palette presque sans couleurs vives. Même la chanson est rabattue vers la demi-teinte par le verbe « chantonne ». Cette sobriété fait la force du poème : Apollinaire ne déclame pas, il suggère.
La signification du texte tient à sa manière de fondre un paysage, une chanson et une émotion en une seule matière brumeuse. L’automne n’est pas seulement le décor d’un chagrin d’amour ; il en est l’équivalent sensible. La mort de l’été, la bague, le cœur brisé et les silhouettes grises se répondent sans être expliqués. Le poème dit ainsi, avec une grande économie de moyens, que la perte amoureuse et le déclin de la saison obéissent au même effacement. Le monde extérieur devient le reflet d’un état intérieur, sans qu’aucun aveu direct ne soit prononcé. C’est cette correspondance simple et mystérieuse qui donne au poème sa résonance durable.