Le soir tombe, et le monde devient un tréteau. Dans « Crépuscule », Apollinaire transforme la fin du jour en une représentation foraine où les frontières entre le vivant et le mort, le masculin et le féminin, le visible et l’invisible se dissolvent. Une arlequine se dénude près d’un étang, frôlée par « les ombres des morts » ; elle « mire son corps » dans l’eau, comme si le crépuscule se regardait lui-même s’éteindre. Le verbe « s’exténue » donne au jour une lassitude presque humaine : la lumière ne tombe pas, elle s’épuise.
La forme accompagne cette atmosphère de demi-sommeil. Le poème est bâti en cinq quatrains de vers courts, le plus souvent de huit syllabes. Les rimes, tantôt embrassées comme « morts » / « corps » et « exténue » / « nue », tantôt croisées ou simplement assonancées, entretiennent un balancement, mais aussi une instabilité douce : les sons se répondent sans enfermer le vers. Le ciel devient alors « constellé / D’astres pâles comme du lait » ; la clarté est laiteuse, diffuse, plus proche du songe que de l’éclat.
Dans la deuxième strophe, le « charlatan crépusculaire » annonce « les tours que l’on va faire ». L’adjectif glisse du ciel vers l’homme : le bateleur n’est pas seulement dehors à la tombée du jour, il est lui-même un être du soir. Le ciel « sans teinte » et les astres pâles installent une lumière blafarde où les couleurs se retirent. La nature n’est pas un décor : elle fait partie du spectacle.
Puis les spectateurs apparaissent, et ils sont surnaturels. Sur les tréteaux, l’arlequin « blême » salue des sorciers venus de Bohême, des fées et des enchanteurs. Le monde forain rencontre le monde magique. L’arlequin décroche une étoile et la manie « à bras tendu » : le ciel n’est plus hors d’atteinte, il devient un accessoire de jongleur. Même la mort entre dans la représentation : un pendu, des pieds, sonne « en mesure les cymbales ». L’image est macabre et pourtant musicale ; elle transforme la potence en instrument.
La dernière strophe resserre la composition autour de figures contrastées. Un aveugle berce « un bel enfant » ; une biche passe avec ses faons ; un nain regarde, « d’un air triste », grandir l’arlequin. La biche et ses faons apportent une douceur animale, presque un souvenir d’innocence, mais le nain affiche une tristesse muette. Ce qu’il voit, c’est la métamorphose de l’arlequin devenu « trismégiste », c’est-à-dire trois fois grand, comme Hermès Trismégiste, figure de la connaissance occulte et de la transmutation. Le personnage de foire n’est plus un simple amuseur : il devient principe magique, il concentre en lui le crépuscule, le théâtre et le sacré.
Ce qui fait la force de ce texte, c’est la superposition du spectacle populaire et du mystère. Apollinaire ne raconte pas une histoire ; il dispose des images comme sur une scène. La nudité de l’arlequine, l’étoile décrochée, le pendu musicien, l’aveugle et l’enfant composent un tableau mobile où chaque détail peut se lire comme un emblème. Le crépuscule n’y est pas seulement un moment du jour : c’est un seuil où l’identité vacille, où l’arlequine et l’arlequin peuvent être la même figure en train de changer. L’art du poète, comme le tour du charlatan, arrache une étoile au ciel pour la faire tourner dans la main.