Quatre vers suffisent à Guillaume Apollinaire pour faire d’un sentiment ordinairement inquiétant une compagne désirable. Dès le premier vers, l’incertitude n’est pas subie mais apostrophée avec tendresse : « ô mes délices ». Le poème ne raconte pas une histoire ; il met en scène un départ à deux, une étrange marche où « vous et moi » s’en vont ensemble à la manière des écrevisses, c’est-à-dire à reculons. L’idée centrale tient dans ce paradoxe : le doute, loin d’être un poids, devient un plaisir, et le mouvement de recul devient une façon d’avancer.
La construction du quatrain renforce cette alliance entre l’abstrait et le concret. Les rimes croisées unissent « délices » à « écrevisses » et « allons » à « reculons ». Le premier couple fait glisser une émotion intérieure vers une image animale, comme si l’état d’âme prenait corps dans une créature aquatique. Le second couple relie le verbe du départ au mouvement de recul, si bien que la rime semble elle-même revenir en arrière. Les vers sont brefs, souvent proches de huit syllabes, avec un léger flottement au troisième qui empêche la régularité d’être trop sage. Cette légèreté sonore, portée par les sonorités glissantes de « délices », « allons », « écrevisses », donne une impression de fluidité, tandis que la répétition finale, « à reculons, à reculons », imite le pas ralenti de l’animal. Le poème ne se contente pas de nommer la marche à reculons : il la fait entendre.
L’image de l’écrevisse est au cœur de cette petite scène. L’animal se déplace vers l’arrière, se rétracte, revient sur ses traces. En choisissant cette figure, Apollinaire transforme l’incertitude en une compagne de route qui n’obéit pas à la logique de la ligne droite. Le vers « Vous et moi nous nous en allons » insiste par sa redondance — « vous et moi », puis « nous », puis « nous » — sur cette intimité. Le sujet ne se distingue plus de l’incertitude ; il avance avec elle, en elle. L’apostrophe « ô mes délices » garde une tonalité lyrique, presque amoureuse, comme si le poète s’adressait à ce qui d’ordinaire angoisse. Le pluriel « délices » suggère une abondance, une pluralité de joies contenues dans le doute.
Tout le poème repose sur une tension entre l’idée d’aller et celle de reculer. Le verbe « s’en aller » promet un départ, un éloignement ; le complément « à reculons » le contredit aussitôt. Ce renversement fait l’éloge de l’indécision, du détour, du cheminement indirect. L’incertitude, ici, ne paralyse pas : elle accompagne et allège. La clôture du poème, par la répétition de « à reculons », referme le texte sur lui-même, comme une boucle qui revient à son point de départ. Cette circularité est la marque formelle du propos : le poème avance en reculant.
La force de ces quatre vers tient à leur brièveté et à leur densité. Ils ne démontrent rien, mais donnent à entendre une manière d’être au monde où le doute n’est pas un vide mais un délice. On peut y lire un art poétique en miniature : la poésie, comme l’écrevisse, n’avance pas droit ; elle hésite, revient, se replie et trouve dans ce mouvement une liberté. Le poème laisse alors l’incertitude ouverte, non comme un manque, mais comme une réserve de joie.