Cinq vers suffisent à Guillaume Apollinaire pour formuler un vœu d’une simplicité frappante : une maison, une femme douée de raison, un chat qui circule parmi les livres, des amis fidèles. Ce n’est ni la passion ni l’aventure qui sont demandées, mais un équilibre entre la vie intérieure et la présence des êtres. Le poème énonce moins un désir qu’une définition du bonheur : il tient dans une intimité partagée, dans des présences discrètes et régulières. La femme n’est pas rêvée comme une figure idéale ; elle doit « avoir sa raison », c’est-à-dire son propre jugement, sa liberté d’esprit. Cette précision donne au souhait une portée morale : le bonheur suppose le respect de l’autre, non sa possession.
La construction du texte renforce cette impression d’évidence et d’équilibre. Le poème est une seule phrase, un élan qui ne s’interrompt pas ; les compléments s’ajoutent par touches, comme si le locuteur énumérait ce qui lui est essentiel sans hésiter. La rime associe « maison », « raison » et « saison » : le même son nasal revient à trois moments, donnant au texte une stabilité sonore. À cette rime s’entrelace le couple « livres » / « vivre », placé au centre et à la fin. Ce n’est pas un simple jeu de mots : les livres sont ainsi placés du côté de la vie, comme une respiration nécessaire. Le rythme des vers est bref, presque sans enjambement, ce qui donne à chaque élément sa place distincte : la femme, le chat, les amis apparaissent tour à tour dans une lumière égale.
L’image centrale est celle du « chat passant parmi les livres ». Le participe présent « passant » est le seul à introduire un déplacement dans la phrase ; il ne s’agit pas d’un animal assoupi, mais d’un être qui traverse l’espace des livres sans s’y arrêter. Cette libre circulation unit le monde de l’intelligence et celui de l’animalité, la culture et la vie. Le chat ne dérange rien ; il passe, comme une présence familière qui installe de la douceur dans l’ordre des rayonnages. On peut y voir le symbole d’une existence souple, qui ne fige ni les êtres ni les pensées. De même, les amis ne sont pas qualifiés par des adjectifs ; ils comptent d’abord par leur constance, leur présence « en toute saison ». La fin du poème change de ton : après l’énumération sereine vient l’aveu « sans lesquels je ne peux pas vivre ». Cet élan rend sensible une dépendance choisie, non subie. L’hyperbole retenue dit que l’amitié n’est pas un luxe, mais une condition de la vie.
Le titre, « Le Chat », invite à s’arrêter sur cet élément apparemment secondaire. Le chat n’est ni l’objet premier du souhait ni son destinataire ; il occupe pourtant la place médiane, entre la femme et les amis, entre la raison et la saison. Il incarne une présence silencieuse qui relie les êtres et les livres. Cette position discrète fait de lui une figure de l’équilibre recherché : il vit dans la maison sans en être prisonnier, il frôle les livres sans les réduire à un décor. Le poème doit sa force à cette modestie même. Il ne cherche pas à éblouir ; il nomme des choses simples et les assemble avec précision. C’est en cela qu’il est significatif : en cinq vers, Apollinaire transforme un intérieur ordinaire en un art de vivre. La poésie ne consiste pas à fuir la maison, mais à la rendre habitable, traversée par la raison, la lecture, l’amitié et une présence animale. Ce texte bref se retient facilement, mais il invite à relire chaque mot : « souhaite », « raison », « passant », « saison » dessinent ensemble une éthique du quotidien. La vie bonne n’y est pas un idéal lointain ; elle tient dans une maison ouverte, où chacun peut entrer sans troubler la paix des livres.