Il y a d’abord un lieu précis, un pont parisien, et une eau qui ne s’arrête jamais. Guillaume Apollinaire, dans « Le Pont Mirabeau », publié en 1913 dans Alcools, fait de la Seine un miroir du temps et de la mémoire. Le décor est simple : sous le pont coule le fleuve, et avec lui passent les amours. Aussitôt se pose une tension que le refrain ne cessera de reprendre : tout s’écoule, pourtant la voix qui parle reste immobile. Ce « je demeure » dit moins une victoire sur le temps qu’une douloureuse permanence, celle de la conscience qui se souvient après la disparition de l’amour.
La construction du texte repose sur cette opposition. Chaque strophe de quatre vers est suivie d’un refrain de deux vers : « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure ». Le refrain sans ponctuation superpose l’arrivée de la nuit, le son de l’heure et le départ des jours, comme si le temps frappait sans répit. Dans les strophes, des vers longs, souvent de dix syllabes, encadrent des vers plus courts — « Et nos amours », « Tandis que sous », « L’amour s’en va » — qui créent un rythme de rupture, puis de retour. Les rimes ou assonances rassemblent autour du premier vers les mots de la peine et de la mémoire : « Seine », « souvienne », « peine ». Cette parenté sonore noue le fleuve à la douleur ; on ne peut plus penser au pont sans entendre ce qui s’en est allé. D’autres strophes font résonner « face », « passe » et « lasse », ou encore « courante », « lente » et « violente ». Le poème avance ainsi par échos, comme une chanson retenue par sa tristesse.
L’image de l’eau irrigue tout le texte. Le fleuve ne coule pas seulement sous le pont : il devient explicitement l’amour au vers « L’amour s’en va comme cette eau courante ». Le mouvement est le même, la disparition est la même. Puis les amants tentent de bâtir un autre pont avec leurs bras : « Le pont de nos bras passe / Des éternels regards l’onde si lasse ». Ici, le corps remplace le pont de pierre, mais sous lui ce sont les regards qui passent, comparés à une onde fatiguée. L’adjectif « lasse » contredit l’idée d’éternité des regards : même le désir de durer finit par peser. Les mots du passage reviennent sans cesse — « coule », « s’en va », « s’en vont », « passent », « reviennent » — tandis qu’un seul verbe exprime la permanence : « demeure ». Ce contraste est le cœur du poème : l’amour et les jours appartiennent au courant, alors que le « je » reste sur la rive de la mémoire.
La mémoire, elle, n’est pas consolante. Le premier quatrain rappelle une loi ancienne : « La joie venait toujours après la peine », mais cette promesse appartient au passé. La dernière strophe ferme cet espoir : « Ni temps passé / Ni les amours reviennent ». Pourtant le dernier vers répète le premier, « Sous le pont Mirabeau coule la Seine ». Le poème boucle sur lui-même, non pour ramener l’amour, mais pour montrer que seul le décor demeure, indifférent, pendant que la voix continue de se souvenir.
Cette alliance entre forme ancienne et langue dépouillée fait la singularité du poème. Le refrain, les assonances, le ton de complainte viennent de la chanson populaire, tandis que la coupe irrégulière des vers et la nudité des images annoncent une sensibilité moderne. Apollinaire ne décrit pas longuement la souffrance ; il laisse couler des mots simples, répétés jusqu’à l’incantation. Le pont Mirabeau devient alors un seuil entre le monde qui bouge et le sujet qui se souvient. Par cette tension entre l’eau qui passe et le moi qui demeure, le texte dépasse l’anecdote sentimentale pour dire une expérience universelle : rester vivant quand la joie, l’amour et les jours s’en sont allés.