Mai — Analyse du poème

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière Les pétales tombés des cerisiers de mai Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement Un ours un singe un chien menés par des tziganes Suivaient une roulotte traînée par un âne Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines De lierre de vigne vierge et de rosiers Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

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Dès son titre, « Mai » promet la douceur du printemps. Apollinaire y installe pourtant une rêverie traversée par la distance et le regret. Le refrain « Le mai le joli mai » ouvre le poème, revient à la dernière strophe, et donne au texte une allure de chanson presque naïve ; mais entre ces retours, tout s’éloigne, se fige ou se fane. Recueilli dans Alcools (1913), ce texte puise dans les bords du Rhin une mélancolie où la beauté du mois de mai ne va jamais sans absence.

La première strophe installe un face-à-face manqué. Une barque glisse sur le Rhin, des dames regardent du haut de la montagne, et la parole galante — « Vous êtes si jolies » — bute aussitôt sur le constat : « mais la barque s’éloigne ». La beauté est saisie au moment exact où elle devient inaccessible. La question « Qui donc a fait pleurer les saules riverains » transforme les saules pleureurs en témoins d’un chagrin diffus ; nul ne répond, et le paysage garde le secret de cette tristesse. Le vers ample, proche de l’alexandrin, allonge cette scène comme une glissade lente sur l’eau.

La deuxième strophe fait pivoter le regard vers l’intime. Le mot « Or », en tête de vers, marque un tournant : derrière soi, les vergers en fleurs se figent dans la distance du souvenir. Les pétales tombés des cerisiers de mai deviennent alors « les ongles de celle que j’ai tant aimée », puis les pétales flétris « comme ses paupières ». La comparaison est frappante : le printemps n’est plus un simple décor, il est le corps même de l’absente. Les ongles au sol et les paupières closes suggèrent une présence effacée, presque funèbre. Le passé composé « j’ai tant aimée » dit que l’amour est achevé, et la nature en garde les traces dispersées.

Après ce trouble intime, le poème s’ouvre à une procession qui longe le fleuve. « Sur le chemin du bord du fleuve lentement » : l’adverbe placé en fin de vers ralentit déjà la lecture. Un ours, un singe, un chien, menés par des tziganes, suivent une roulotte tirée par un âne, tandis qu’un air de régiment s’éloigne dans les vignes rhénanes. L’absence de virgule entre l’ours, le singe et le chien donne à l’énumération une fluidité presque mécanique, comme un défilé qui passe sans s’arrêter. La rime en « -ment » de « lentement » et « régiment » insiste sur un double éloignement, celui du monde forain et celui de la musique militaire. Rien ne reste : la troupe va vers l’ailleurs, tout comme la barque de la première strophe.

La strophe finale fait revenir le refrain, mais avec une variation révélatrice : « Le mai le joli mai a paré les ruines ». Le printemps embellit, recouvre, mais n’efface pas les ruines. Le lierre, la vigne vierge et les rosiers parent ce qui demeure brisé. Le vent du Rhin secoue alors osiers, roseaux jaseurs et fleurs nues des vignes. Ce paysage est vivant, bavard, fragile, mais il est aussi marqué par la nudité et par le souvenir d’un écroulement. La gaieté du « joli mai » n’est donc pas une promesse durable : c’est une parure posée sur l’absence.

La force du poème tient à cette manière de mêler une simplicité de chanson et une inquiétude moderne. Apollinaire y assouplit la forme — strophes inégales, rimes parfois assonancées, images insolites — tout en gardant le fil d’un refrain. Il fait dialoguer le printemps avec le départ, la roulotte des tziganes avec la ruine, et le corps aimé avec des pétales tombés. « Mai » ne célèbre pas seulement le retour de la belle saison ; il en capte la fragilité, comme si toute beauté, au moment de paraître, commençait déjà à s’éloigner.

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