Publié en 1913 dans Alcools, au sein du cycle « Rhénanes », « Nuit rhénane » de Guillaume Apollinaire met en scène un homme enivré au bord du Rhin, partagé entre la fête et une légende. Un batelier chante sept femmes aperçues sous la lune, des fées aux cheveux verts qui incantent l’été. Pour ne plus entendre cette voix, le locuteur réclame une ronde plus bruyante et des filles blondes autour de lui. Pourtant le chant persiste, le Rhin paraît ivre, et le poème s’achève sur un verre brisé « comme un éclat de rire ». L’idée centrale n’est pas seulement le charme du folklore rhénan : c’est l’impossibilité de faire taire la fable, qui traverse l’ivresse et le réel jusqu’à les fracturer.
La construction rythmique installe cette instabilité. Les quatrains en rimes croisées — « flamme » répond à « femmes », « batelier » à « repliées » — se ferment sur un vers isolé qui rime avec « se mirent » et « mourir ». Le vers impair, souvent l’hendécasyllabe, refuse la symétrie de l’alexandrin : il avance sans césure stable, comme une voix qui tangue. L’absence de ponctuation renforce cet écoulement, laissant la légende circuler d’un vers à l’autre, et le poème semble porté par le courant nocturne du Rhin.
Les images opposent deux féminités presque terme à terme. Les sept fées aux cheveux verts et dénoués jusqu’aux pieds appartiennent au récit légendaire ; les filles blondes aux nattes repliées et au regard immobile appartiennent à la fête. Or le mot « immobile » introduit une inquiétude dans le réel : ces filles ne dansent pas vraiment, elles sont disposées comme des images. Les cheveux verts, au contraire, se tordent, vivants et incantatoires. La couleur « vert » dit la maléfice autant que l’eau, tandis que « blond » dit la lumière rassurante, mais figée. Le poème ne choisit pas entre les deux : il les fait coexister dans la même nuit, dans le même désir.
La langue elle-même mêle les sensations. Dès le premier vers, le vin est « trembleur comme une flamme », double image de liquide et de feu qui donne à l’ivresse une énergie fragile. Puis le Rhin devient miroir : « Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter », comme si la lumière se noyait dans l’eau. La voix du batelier « chante toujours à en râle-mourir », déformation de « à en mourir » qui fait de la mort un râle musical. Le verbe « incantent » transforme l’été en formule magique : la légende n’est pas un simple récit, elle agit sur le monde.
Le dernier vers, isolé, donne toute sa force au poème : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire. » Le mot « éclat » désigne à la fois un fragment et une explosion sonore. Le rire, ultime réplique au chant, ne triomphe pas ; il se confond avec la brisure du verre. La légende ne reste pas extérieure : elle fait éclater le réel, et la scène de taverne devient une descente dans l’imaginaire où la poésie n’est plus récit, mais tension entre la sensation, l’ivresse et l’effroi.