Un oiseau minuscule et royal, une fleur rouge, un baiser : en quatorze vers, Leconte de Lisle concentre un drame minuscule dont l’enjeu dépasse de loin le monde des colibris. Le poème raconte la course d’un colibri vers une fleur, puis sa mort dans la coupe parfumée ; cette petite scène exotique devient l’emblème d’une âme qui voudrait mourir d’un premier baiser. L’idée centrale n’est pas la description d’un oiseau, mais la soif d’absolu amoureux : boire l’amour jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort, sans savoir si la source peut être tarie.
La construction accompagne cette montée vers l’intensité. Le poème est un sonnet en décasyllabes, souvent coupés 5/5, ce qui imprime une cadence rapide et régulière, comme un battement d’ailes. Les deux quatrains suivent des rimes croisées ; puis le distique « pose / rose » installe un moment de suspens, avant que les rimes finales ne nouent « tarir » à « mourir », et « bien-aimée » à « parfumée ». On passe d’un présent de description (« descend », « se pose », « boit ») à un passé du vœu : « mon âme eût voulu mourir ». La trajectoire est à la fois narrative et symbolique : de la lumière du nid à la coupe de la fleur, puis aux lèvres de la bien-aimée.
Le premier quatrain propose une créature de lumière. Le colibri y est appelé « roi des collines », alliance presque ironique entre la petitesse de l’oiseau et la grandeur d’un titre. Son nid n’est pas un abri sombre mais un lieu où la « rosée » et le « soleil clair » luisent. Le vers « Comme un frais rayon s’échappe dans l’air » transforme l’oiseau en éclat : il ne part pas, il s’échappe, et sa fuite est une irradiation. Le second quatrain élargit l’espace vers les « sources voisines », le bruit des bambous « comme la mer », puis concentre le regard sur l’açoka rouge, fleur aux « odeurs divines », qui porte en son cœur « un humide éclair ». Les sensations se mêlent : le rouge, le parfum, l’humidité, la lumière. La nature n’est pas un décor paisible ; elle est saturée, presque dangereuse.
Au centre du poème, la fleur devient « la coupe rose », et l’oiseau y boit « tant d’amour » qu’il meurt. Le mot « amour » remplace le nectar : l’ivresse est autant physique que spirituelle. La proposition « ne sachant s’il l’a pu tarir » importe par son incertitude : mourir ne signifie pas avoir épuisé la coupe. L’oiseau meurt dans l’impossibilité de connaître la limite de son désir. Il ne succombe pas à un poison, mais à la démesure de sa soif.
Le dernier tercet fait basculer la scène dans l’intime. L’apostrophe « ô ma bien-aimée » introduit la voix lyrique. La lèvre « pure » devient l’équivalent de la fleur, et le baiser remplace la gorgée. L’âme aurait voulu mourir « du premier baiser qui l’a parfumée ». Le verbe « parfumer » rappelle les « odeurs divines » de l’açoka ; la pureté de la lèvre répond à la fraîcheur du nid. Le vœu est rétrospectif : l’âme n’est pas morte, mais garde la trace du baiser comme un parfum. L’oiseau a réalisé ce que la voix n’a pu accomplir. La perfection du désir est de coïncider avec son propre anéantissement.
Ce qui fait la force du poème, c’est la précision avec laquelle Leconte de Lisle transforme une vignette exotique en un emblème amoureux. Rien n’y est décoratif : le rouge, la lumière, le liquide, le parfum préparent la comparaison finale. Le sonnet impose une tenue stricte à cette matière sensuelle, et le contraste entre la brièveté de l’oiseau et la gravité de la mort donne au vœu final une résonance presque tragique. L’ivresse du colibri devient l’image d’un amour qui ne peut se concevoir que dans la perte de soi.