Dès le premier vers, Leconte de Lisle installe un paysage qui n’est pas seulement un décor, mais un état du monde : « Le sable rouge est comme une mer sans limite ». La comparaison avec l’océan donne au désert une immensité liquide, aussitôt contredite par l’écrasement et le silence : cette mer de sable « flambe, muette, affaissée en son lit ». L’oxymore « ondulation immobile » dit bien cette tension entre mouvement et pétrification. Tout, dans les premières strophes, paraît suspendu. Les lions repus dorment, la girafe boit au loin, aucun oiseau ne fouette l’air épais ; seuls quelques boas font onduler leur dos étincelant. Le poète compose un espace minéral, brûlant et vide, où la vie se tient à distance.
Cette toile de fond sert à détacher l’apparition des éléphants. Le mot « Mais » ouvre une rupture : « tandis que tout dort aux mornes solitudes, / Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes / Vont au pays natal à travers les déserts. » L’adjectif « rugueux », les rythmes lourds et l’ampleur de la phrase donnent à la marche une gravité presque biblique. Les éléphants surgissent « d’un point de l’horizon, comme des masses brunes », soulevant la poussière. L’image des dunes qui « croulent » sous leurs pieds larges et sûrs montre qu’ils ne subissent pas l’espace : ils le transforment en route droite, en destin.
La suite fait du vieux chef une figure de patriarche. Son corps est comparé à un tronc rongé par le temps, sa tête à un roc, son échine à un arc puissant. Ces métaphores minérales et végétales arrachent l’animal à l’anecdote et le haussent vers le mythe. Il ne ralentit ni ne hâte sa marche : la double négation et la régularité de l’alexandrin imitent une progression obstinée. Les compagnons, « pèlerins massifs », suivent en creusant un « sillon sablonneux ». Le vocabulaire religieux — pèlerins, patriarche — transforme la migration en pèlerinage. Ce ne sont pas des bêtes en fuite, mais une communauté qui traverse le désert vers un pays promis par la mémoire.
La dimension physique n’est pourtant pas effacée. L’oreille en éventail, la trompe entre les dents, les éléphants cheminent l’œil clos ; leur ventre bat et fume, leur sueur monte en brume sous la morsure des insectes. Le poète n’idéalise pas la souffrance : la soif, la mouche vorace, le soleil qui cuit le dos noir et plissé sont présents. Mais ces douleurs deviennent secondaires, car les voyageurs « rêvent en marchant du pays délaissé ». Le rêve intérieur renverse la réalité : aux dunes mortes répondent les forêts de figuiers, au sable rouge le fleuve où nage l’hippopotame, à la chaleur verticale la lumière blanche de la Lune. Le souvenir de la terre natale est vivant, presque plus réel que le désert traversé.
Le texte s’achève sur un effacement. Les éléphants passent « comme une ligne noire, au sable illimité », puis le désert reprend son immobilité. Cette clôture donne à la traversée une allure de vision : ils traversent le tableau, le temps d’un poème, avant de disparaître à l’horizon. La signification tient à ce contraste entre l’immensité minérale et l’obstination d’une mémoire collective. Leconte de Lisle, poète parnassien soucieux de forme, fait de la lenteur même un principe plastique : les quatrains d’alexandrins, les rimes embrassées et les images nettes donnent à l’animal une noblesse épique. Loin du lyrisme personnel, la voix reste impersonnelle, mais une émotion sourde se dégage de cette marche sans fin vers un « pays natal » que seuls les rêves connaissent.