D’un échange de cœurs naît d’abord une symétrie heureuse. « Vous aviez mon cœur, / Moi, j’avais le vôtre » : les pronoms se répondent, et la formule « Un cœur pour un cœur ; / Bonheur pour bonheur ! » scelle un partage parfait. Pourtant, dès le deuxième quatrain, cette égalité se défait. « Le vôtre est rendu, / Je n’en ai plus d’autre ; / Le vôtre est rendu, / Le mien est perdu ! » Le cœur reçu autrefois est rendu ; celui qui fut donné, lui, est perdu. C’est autour de ce déséquilibre que la plainte se déploie, avec la question obsédante « Qu’en avez-vous fait ? » adressée au « maître suprême ».
La construction renforce cette impression de ressassement. Les quatrains de vers très courts, le plus souvent cinq syllabes, frappent comme une comptine blessée. Dans presque chaque strophe, le premier vers et le troisième se font écho, parfois à l’identique, parfois par la reprise d’un mot clé : « La feuille et la fleur », « Qu’en avez-vous fait », « Vous me laissez là », « Savez-vous qu’un jour ». Le quatrième vers revient sur la même rime, tandis que le deuxième, d’abord suspendu, rime avec le deuxième vers de la strophe voisine : « vôtre » appelle « d’autre », « mère » appelle « amère », « porte » appelle « morte ». Questions, exclamations et points de suspension coupent la voix, lui donnant une respiration haletante.
Les images déplacent peu à peu l’amour vers la nature et le sacré. La « feuille », la « fleur », le « fruit », l’« encens », la « couleur » disent que le cœur offert était vivant, parfumé, capable de croître. « Qu’en avez-vous fait, / De ce doux bienfait ? » transforme alors la question amoureuse en accusation morale : ce qui a été reçu n’a pas été protégé. La comparaison « Comme un pauvre enfant / Quitté par sa mère » rend l’abandon plus charnel encore ; la « vie amère » reprend la rime de « mère », comme si l’amertume naissait de cette enfance perdue. « Et Dieu voit cela ! » ajoute un témoin silencieux, et l’adresse « mon maître suprême » place l’amant dans une toute-puissance aussitôt relativisée.
Le poème bascule ensuite du présent vers un futur menaçant. La voix ne se contente plus de pleurer : elle annonce. « Savez-vous qu’un jour / L’homme est seul au monde ? » élargit l’abandon à une vérité universelle. Celui qui part connaîtra à son tour l’attente et le silence : « Vous appellerez, / Sans qu’on vous réponde », puis « Vous viendrez rêvant / Sonner à ma porte ». Le mot « ami », dans « Ami comme avant », fait entendre tout ce qui a été perdu. La fin met en scène une réponse impersonnelle et définitive : « Personne !… elle est morte. » L’être aimé n’est plus là ; il ne reste qu’une porte fermée et un « on » indifférent. La dernière question, « Mais qui vous plaindra ? », reste ouverte : personne ne plaindra celui qui n’a pas su garder le cœur offert.
La force du texte tient à ce renversement des rôles. La plainte amoureuse ne s’enferme pas dans l’apitoiement ; elle construit une petite prophétie morale où l’abandonneur revient trop tard. Les répétitions, les vers brefs, les images sensibles et les questions sans réponse donnent à l’ensemble l’allure d’une incantation. « Qu’en avez-vous fait ? » n’est pas seulement une demande adressée à l’amant : c’est une interrogation sur ce que chacun fait de ce qui lui est confié.