Dès le titre, l’adresse à Clymène installe un ton d’hommage d’où l’anecdote est absente. La voix qui parle ne raconte ni rencontre ni intrigue : elle énumère ce qui, chez l’aimée, justifie un élan du cœur. Le mot « Puisque » revient comme un leitmotiv et relie les motifs sensoriels, avant que la fin ne détache la formule d’acquiescement, « Ainsi soit-il ». L’idée centrale tient dans cet élan : la femme aimée, par ses yeux, sa voix, son parfum, son être entier, devient un foyer de correspondances entre les sens, et l’amour prend la forme d’une prière.
La construction renforce cette impression d’incantation. Le texte se compose de six quatrains aux vers courts, souvent impairs, dont les rimes se répondent par paires : « barcarolles » appelle « paroles », « yeux » appelle « cieux », « étrange » appelle « dérange ». Ces échos sonores donnent au poème une cadence fluide, comme une barcarolle — ce chant de gondolier vénitien qui berce autant qu’il transporte. Les enjambements d’un quatrain à l’autre, par exemple entre « Couleur des cieux » et « Puisque ta voix, étrange », empêchent la strophe de se fermer sur elle-même : la phrase glisse, portée par la récurrence de « Puisque », qui relance chaque fois l’invocation. La musique n’est pas un thème extérieur ; elle est fabriquée par les mots. Le poème s’ouvre d’ailleurs sur « Mystiques barcarolles » et « Romances sans paroles », comme s’il voulait être lui-même une musique sans récit.
L’imagerie frappe par la fusion des règnes sensoriels. Les yeux de Clymène ont la « couleur des cieux » : le regard se fond dans l’espace. Sa voix, « étrange vision », a le pouvoir de déranger l’horizon de la raison ; l’ouïe se change en image, et cette image devient un trouble intime. Plus loin, « l’arôme insigne / De ta pâleur de cygne » relie l’odorat à la vue, tandis que « la candeur / De ton odeur » associe une qualité morale à une sensation olfactive. Le mot « candeur » fait entendre une blancheur immaculée tout en rattachant l’odeur à l’innocence. Dans les dernières strophes, l’être entier devient « musique qui pénètre », entouré de « nimbes d’anges défunts », de « tons » et de « parfums » : les perceptions terrestres s’élèvent vers une dimension spirituelle. Ce n’est pas un simple compliment ; c’est une expérience de résonance intime, où la matière des sensations devient signe.
Le mot attendu arrive presque à la fin : « En ses correspondances ». Il nomme ce que le texte pratique depuis l’ouverture. À travers la femme aimée, le ciel, la voix, le parfum et la musique cessent d’être des réalités séparées ; ils se répondent secrètement et viennent « induire » un cœur « subtil ». Le verbe « induire » est remarquable : il ne s’agit pas d’une émotion brutale, mais d’une influence progressive, presque magnétique. L’adjectif « subtil » dit la finesse d’un cœur capable de percevoir ces liens invisibles. La fin, « Ainsi soit-il », emprunte la formule liturgique pour l’installer au terme d’une célébration amoureuse. L’amour n’est pas ici un simple élan sentimental ; il est une liturgie de la sensation.
Ce qui fait l’importance de ce poème, c’est que Verlaine y accomplit à la fois une déclaration et une poétique. Il ne décrit pas Clymène ; il la fait exister comme un milieu où les sens communiquent. La brièveté des vers, les phrases rares et les rimes en écho donnent au langage une densité d’incantation. L’expression « Romances sans paroles », placée dès le deuxième vers, annonce un idéal : atteindre, avec des mots, la suggestion d’une musique pure. Cet hommage galant se lit donc aussi comme un art poétique intime, dans lequel l’aimée et le poème se confondent : tous deux sont des correspondances en mouvement, tous deux demandent à être écoutés plus qu’à être expliqués.