Le décor est posé d’emblée: dans un vieux parc solitaire et glacé, deux formes passent, puis deviennent deux spectres. Ce n’est pas une scène de retrouvailles amoureuses, mais un dialogue d’outre-tombe, à peine audible, entre deux êtres qui n’appartiennent plus au monde des vivants. Le «colloque sentimental» est en réalité un anti-colloque: l’une des voix interroge le passé, l’autre refuse de s’en souvenir. Le centre du poème n’est donc pas la mémoire ravivée, mais son effacement, l’impossibilité de ranimer l’extase ancienne.
Le poème se présente comme une suite de couplets à rimes plates, encadrée par des distiques presque identiques. La reprise du premier distique au troisième distique transforme deux formes qui «ont tout à l’heure passé» en deux spectres qui «ont évoqué le passé»: le verbe au participe passé glisse vers le nom, comme si le simple fait de passer devenait le passé lui-même. Cette variation minime est au cœur du texte: le temps a fait son œuvre, transformant les amants en ombres. La fin rebondit sur cet encadrement: «Tels ils marchaient dans les avoines folles, / Et la nuit seule entendit leurs paroles.» Le poème s’achève sur la nuit, seule confidente, ce qui donne à la conversation une qualité de secret spectral.
Au centre, le dialogue avance par questions et réponses, mais les réponses sont des refus. À «Te souvient-il de notre extase ancienne ?» répond une question retournée: «Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?» Ce n’est pas de l’oubli passif, mais une volonté de ne pas se souvenir. Le «Non» isolé de la deuxième réplique tombe comme un couperet: «Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? / Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.» Le monosyllabe final, placé en fin de vers, bloque toute relance. La première voix continue pourtant, évoquant les «beaux jours de bonheur indicible / Où nous joignions nos bouches» ; l’autre répond par un vague «C’est possible», indifférent, presque cynique. Le poème travaille ainsi la brièveté, la coupe, la chute: chaque réponse semble plus courte que la question, comme si la parole elle-même se glaçait.
Les images renforcent cette impression de mort du sentiment. Le parc est «solitaire et glacé», les yeux sont «morts», les lèvres «molles». Même la parole est atteinte: «l’on entend à peine leurs paroles». Le souvenir lumineux est présenté puis immédiatement inversé: «Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir ! / — L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.» Le bleu du ciel passé se referme en noir, l’espoir personnifié fuit vaincu. Les rimes associent «espoir» et «noir» comme pour sceller cette perte. Les «avoines folles» du dernier distique évoquent une nature sauvage, indifférente, où les spectres marchent sans laisser de trace. La nuit seule «entendit» leurs paroles: ce verbe au passé simple clôt l’échange dans un temps révolu, sans prolongement.
La force du poème tient à cette esthétique de l’ellipse. Verlaine ne dit pas «l’amour est mort»; il le fait entendre par les refus, les non-dits, le froid du décor, la mollesse des lèvres. La poésie se fait ici murmure, suggestion, musique sourde. C’est un art de l’absence: il reste moins une conversation qu’une trace de conversation, moins un souvenir qu’une question adressée à la mémoire, laquelle répond par le noir. Voilà pourquoi «Colloque sentimental» continue de frapper par sa sobriété et son mystère.