Colombine — Analyse du poème

Léandre le sot, Pierrot qui d’un saut De puce Franchit le buisson, Cassandre sous son Capuce,

Arlequin aussi, Cet aigrefin si Fantasque Aux costumes fous, Ses yeux luisants sous Son masque,

— Do, mi, sol, mi, fa, — Tout ce monde va, Rit, chante Et danse devant Une belle enfant Méchante

Dont les yeux pervers Comme les yeux verts Des chattes Gardent ses appas Et disent : « À bas Les pattes ! »

— Eux ils vont toujours ! — Fatidique cours Des astres, Oh ! dis-moi vers quels Mornes ou cruels Désastres

L’implacable enfant, Preste et relevant Ses jupes, La rose au chapeau, Conduit son troupeau De dupes ?

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Dès l’ouverture, un cortège de théâtre italien se met en marche : Léandre le sot, Pierrot qui d’un saut / De puce / Franchit le buisson, Cassandre sous son / Capuce, Arlequin aussi… L’énumération paraît joyeuse, presque enfantine, mais chaque masque est déjà désigné par un trait comique ou suspect : la sottise, le bond nerveux, la dissimulation, la friponnerie. Quand surgit « Do, mi, sol, mi, fa », la phrase semble chanter : tout ce monde va, rit, chante et danse devant une belle enfant méchante. La légèreté du rythme bute pourtant sur ce dernier mot, « méchante », rejeté dans un vers bref.

Colombine, jamais nommée dans le corps du texte, devient une idole muette. Le titre la désigne, mais son absence dans la ronde des masques lui donne un pouvoir presque abstrait : elle est le centre absent autour duquel tout s’agite. Ses yeux pervers, comme les yeux verts des chattes, gardent ses appas et disent : « À bas / Les pattes ! » Le regard féminin attire et repousse à la fois : la beauté se défend, les masques désirent en vain. Puis la parade reprend : « Eux ils vont toujours ! » Le poème bascule alors du tréteau vers le ciel avec le « fatidique cours / Des astres ». Ce qui semblait farce devient destin.

La forme musicale accentue ce contraste. Chaque strophe de six vers fait alterner un vers plus long et un vers bref de deux syllabes qui claque comme une pointe ou un pas de danse. Les rimes résonnent en écho : sot avec saut, buisson avec son, fantasque avec masque. La phrase est soulevée par les notes de musique, les verbes de mouvement et les couleurs : costumes fous, yeux luisants, yeux verts, rose au chapeau. Mais la cruauté se loge presque toujours dans le vers court : « Méchante », « Les pattes ! », « Désastres », « De dupes ? ». La chanson elle-même devient un piège.

La belle enfant se durcit à mesure que le poème avance. D’abord « belle enfant méchante », elle devient « l’implacable enfant », preste et relevant ses jupes, la rose au chapeau. Le geste de relever les jupes évoque une danse, mais aussi une avancée décidée, déjà ailleurs. Elle conduit son troupeau de dupes ; le mot « troupeau » animalise les amoureux et les réduit à des bêtes menées. La rose, emblème de la séduction, prend alors une valeur ironique : on suit la fleur, on suit le désir, sans savoir où l’on tombe.

La force de cette pièce tient à ce qu’elle ne dénonce pas lourdement. Elle garde la vivacité d’une parade, l’humour des masques et l’allure d’une ritournelle. Mais sous le carnaval se glisse une idée plus sombre : la fête est une marche aveugle. La question finale — vers quels / Mornes ou cruels / Désastres… — reste suspendue. Verlaine y réussit une chose remarquable : faire chanter la langue avec légèreté tout en laissant grandir une inquiétude. On reste devant cette troupe qui court, rit, chante, et pourtant avance, peut-être, vers le désastre.

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