Le Faune — Analyse du poème

Paul VerlaineContemplative

Un vieux faune de terre cuite Rit au centre des boulingrins, Présageant sans doute une suite Mauvaise à ces instants sereins

Qui m’ont conduit et t’ont conduite, Mélancoliques pèlerins, Jusqu’à cette heure dont la fuite Tournoie au son des tambourins.

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Un faune de terre cuite, planté au centre des boulingrins, ouvre une scène qui semble d’abord n’être qu’un tableau de jardin. Mais le verbe « rit » dérègle aussitôt la représentation : une statuette ne rit pas, ou alors son rire appartient à un autre ordre. Le participe « présageant » installe le poème dans une logique d’annonce, d’autant plus troublante que l’enjambement « une suite / Mauvaise » retarde l’arrivée de l’adjectif. Le mot « mauvaise », rejeté en tête du quatrième vers, laisse planer une menace au moment même où s’ouvre l’évocation des « instants sereins ». Ce contraste entre sérénité et pressentiment est le cœur de ces huit vers.

La scène se resserre autour d’un « je » et d’un « tu » que la deuxième strophe réunit. Les instants sereins « m’ont conduit et t’ont conduite », devenant des guides involontaires. L’apposition « mélancoliques pèlerins » désigne ces deux figures. Elle transforme la promenade en cheminement, presque en pèlerinage profane. Le mot « pèlerins » suggère une quête, mais l’adjectif « mélancoliques » en retire aussitôt la ferveur : les personnages avancent sans exaltation, portés par le temps plus que par une croyance. On ne sait pas où va ce parcours, et cette imprécision renforce le malaise.

Le temps, précisément, envahit les derniers vers : « cette heure dont la fuite / Tournoie au son des tambourins. » L’heure ne s’écoule pas, elle tournoie ; elle danse, pivote, donne le vertige. Le son des tambourins évoque une fête, une danse, mais aussi un mouvement circulaire qui emporte les heures. Le faune, figure mythologique associée à la musique et à la moquerie, semble alors donner le ton de cette ronde. Son rire initial trouve un écho dans le vertige final, comme si la fête galante portait en elle sa propre dissolution.

Cette ambiguïté est servie par la construction sonore. Les rimes croisées font alterner des finales en -uite et en -ins. Les sons en -uite, secs et brefs, relient « cuite », « suite », « conduite » et « fuite » : la matière de la statue, la conséquence redoutée, le trajet des personnages et la fuite de l’heure sont liés par une même sonorité. Les rimes en -ins, plus nasales et suspendues, unissent « boulingrins », « sereins », « pèlerins » et « tambourins », comme si le décor, l’état d’âme et la musique appartenaient à un même souffle. La brièveté des vers donne une vivacité de chanson, mais la phrase unique, enjambée d’une strophe à l’autre, ralentit la lecture et entretient l’hésitation.

La matière même du faune compte : « terre cuite » est une expression double. Elle désigne un objet d’artifice, fragile et fixe, mais la terre évoque aussi le sol, les forces élémentaires. Le faune est vieux, témoin muet d’autres instants sereins déjà disparus. Son rire peut n’être qu’un reflet, un jeu de lumière sur la céramique ; il peut aussi annoncer une suite mauvaise. Le poète ne tranche pas : « sans doute » introduit une réserve, comme si la statue demeurait entre décor inanimé et présence vivante. C’est cette frontière indécise qui fait la force du texte.

La signification du poème tient à son économie. En huit vers, il fait basculer une scène gracieuse dans l’inquiétude sans jamais nommer précisément la menace. La « suite mauvaise » reste invisible, le rire du faune indécidable, les pèlerins incertains. Le lecteur est placé devant une atmosphère plus que devant un récit : le bonheur de l’instant et la conscience de sa fuite coexistent sans se résoudre. Cette tension entre le serein et le mauvais, entre la musique et le vertige, est l’un des traits les plus frappants de l’art de Verlaine.

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