Le Vase brisé — Analyse du poème

Le vase où meurt cette verveine D’un coup d’éventail fut fêlé ; Le coup dut effleurer à peine : Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D’une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s’est épuisé ; Personne encore ne s’en doute ; N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit ; Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde ; Il est brisé, n’y touchez pas.

Show the whole poemHide the poem

Application Learn Poems

Essaie l’application Learn Poems

Tout l’entraîneur du site, et plus encore : nouveaux exercices, enregistrement vocal et partage, rappels, rappel rapide.

Un éventail frôle un vase ; rien ne se brise, aucun bruit ne retentit. Dès l’ouverture, Sully Prudhomme installe un drame sans éclat : la cassure est déjà là, mais personne ne la voit. Le vase où meurt la verveine a été fêlé « d’un coup d’éventail », et l’expression « à peine » souligne l’infime, le geste presque innocent. L’absence de bruit est essentielle : la blessure n’a pas de témoin.

La deuxième strophe transforme cette fêlure en être vivant. La « légère meurtrissure » devient sujet d’action : « Mordant le cristal chaque jour », elle progresse d’une « marche invisible et sûre ». Le choix de « mordant » donne à la fissure une ténacité discrète ; l’alliance de l’invisible et du sûr indique que le mal avance sans se révéler. L’enjambement qui conduit de « marche invisible et sûre » à « lentement le tour » étire le mouvement comme la fente autour du cristal. La régularité des rimes croisées et la brièveté des octosyllabes donnent une pulsation calme, presque retenue, à ce désastre intime.

La troisième strophe enregistre les effets : l’eau fraîche fuit « goutte à goutte », le suc des fleurs s’épuise. Le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’un simple objet : la vie du vase, c’est l’eau et la sève, ce qui nourrit les fleurs. La formule « Personne encore ne s’en doute » retarde la révélation, puis le vers « N’y touchez pas, il est brisé » frappe comme un constat à la fois froid et protecteur. Brisé, non parce qu’il est en morceaux, mais parce qu’il a perdu sa substance.

La quatrième strophe lève l’analogie par « Souvent aussi ». La main qu’on aime remplace l’éventail ; le cœur remplace le vase ; la fleur de l’amour remplace la verveine. Le verbe « effleurant » fait écho au coup à peine marqué de l’ouverture : ce n’est pas la violence qui tue, c’est la caresse maladroite ou indifférente. Le cœur « se fend de lui-même », comme la fêlure progressait toute seule. L’image de la fleur qui périt transforme l’amour en sève ; quand elle meurt, le cœur n’est plus qu’une paroi vide.

Les deux derniers vers déploient un contraste entre le dehors et le dedans : « Toujours intact aux yeux du monde » dit que la blessure est invisible socialement ; l’intériorité, elle, « sent croître et pleurer tout bas / Sa blessure fine et profonde ». L’expression « fine et profonde » réunit deux dimensions paradoxales : l’étroitesse de la fêlure et la profondeur de la douleur. Le verbe « pleurer » attribue au cœur une voix muette, un chagrin sans larmes visibles. En reprenant le refrain sous forme inversée, « Il est brisé, n’y touchez pas », le poème change d’adresse : dans la strophe du vase, l’injonction protégeait l’objet intact en apparence ; ici, elle protège un être déjà brisé, qu’un simple contact pourrait achever.

La force du Vase brisé tient à la netteté de la comparaison et à la pudeur du ton. Rien n’est crié, tout est murmuré : une fêlure, une fuite, une sève épuisée, une fleur qui meurt. Sully Prudhomme ne raconte pas une rupture, il en décrit la mécanique intime. Le poème devient une sorte de diagnostic des blessures affectives que l’on cache, de ces fissures que le regard des autres ne perçoit pas mais qui vident lentement la vie. Sa portée dépasse l’anecdote parce qu’elle nomme une expérience très répandue : on peut paraître intact et être déjà brisé. C’est cette justesse-là, retenue et presque clinique, qui donne au poème sa durable résonance.

Read also

More by Sully Prudhomme

All poems
ContemplativeSully Prudhomme

Les Yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ; Ils dorment au fond des tombeaux, Et le soleil se lève encore.
RomanticSully Prudhomme

Prière

Ah ! Si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyers, Quelquefois devant ma demeure Vous passeriez.
DreamySully Prudhomme

Les Berceaux

Après le départ des oiseaux, Les nids abandonnés pourrissent. Que sont devenus nos berceaux ? De leur bois les vers se nourrissent.