Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux : l’ouverture ne décrit pas un regard unique, elle embrasse tous les yeux humains. L’épithète « aimés » introduit d’ailleurs une douceur intime dans ce pluriel immense : chaque lecteur peut y loger un visage connu. Le poème s’élève aussitôt à une méditation sur la mort. Les yeux « sans nombre » ont contemplé l’aurore, puis se sont fermés dans les tombeaux, tandis que le soleil, indifférent et fidèle, « se lève encore ». Ce contraste entre la permanence cosmique et la fragilité humaine donne au texte sa tension initiale. Mais ce n’est qu’un point de départ : la voix refuse l’idée que les regards aient disparu. L’idée centrale pourrait tenir en une image : ce que nous prenons pour la mort des yeux n’est qu’un couchant, un passage vers une vision située au-delà du visible.
La construction est limpide. Quatre quatrains d’octosyllabes, aux rimes croisées, font alterner rimes masculines et féminines avec une régularité presque solennelle. La cadence régulière des octosyllabes crée un bercement qui apaise l’angoisse du sujet. Le premier et le dernier quatrain partagent les mêmes rimes : beaux / aurore / tombeaux / encore. Ce retour n’est pas une simple répétition. Au début, les yeux « ont vu l’aurore » et dorment au fond des tombeaux ; à la fin, ils sont « ouverts à quelque immense aurore » et voient « de l’autre côté des tombeaux ». Le poème se referme donc sur lui-même pour mieux changer de sens : la mort n’est plus une fin, mais un passage.
Au centre, la voix marque une rupture émotionnelle. L’exclamation « Oh ! qu’ils aient perdu le regard, / Non, non, cela n’est pas possible ! » interrompt la description calme. Le redoublement de « Non, non » imite un refus intime, presque un cri étouffé. Ce refus conduit à une affirmation mystérieuse : les yeux « se sont tournés quelque part / Vers ce qu’on nomme l’invisible ». L’enjambement entre les deux vers accompagne ce mouvement de bascule : la phrase enjambe la ligne comme le regard franchit la frontière du monde connu. Le mot « invisible » reste volontairement vague ; il ne désigne pas un lieu précis, mais tout ce qui échappe au visible. Le regard ne s’éteint donc pas : il change de direction.
L’imagerie repose sur une opposition entre lumière et ombre. L’aurore, le soleil, les étoiles, les astres penchants peuplent le côté lumineux ; les tombeaux, la nuit, l’ombre, les couchants appartiennent au côté sombre. Pourtant les deux ne sont pas ennemis. Les nuits, « plus douces que les jours », ont enchanté d’innombrables yeux, et les étoiles « brillent toujours » quand les yeux se remplissent d’ombre. La comparaison centrale le dit clairement : les astres penchants « nous quittent, mais au ciel demeurent ». De même, les prunelles ont leurs couchants, mais « il n’est pas vrai qu’elles meurent ». Le mot « prunelles », plus charnel que « yeux », ramène le cosmique à l’humain, comme si chaque regard clos devenait une étoile à l’horizon. Le couchant est donc une disparition apparente, non une destruction.
Cette idée fait toute la force du poème. Il ne nie pas le chagrin ni la réalité des tombeaux ; il renverse le regard porté sur la mort. Les yeux fermés par les vivants continuent de voir, non plus la lumière d’ici, mais une « immense aurore » située au-delà. L’adjectif « immense » élargit l’espace intime des yeux jusqu’à l’univers. Le poème se termine sur une certitude douce : « Les yeux qu’on ferme voient encore. » Cette phrase simple, presque nue, transforme le geste quotidien de fermer les paupières d’un mort en un acte de confiance. La parole poétique offre une consolation sans doctrine, faite de musique, d’étoiles et de lumière. C’est en cela que réside sa portée : il ne promet pas une survie dogmatique, mais une permanence du lien affectif, portée par le regard.