Dans cette complainte, une femme enfermée dans une tour attend le retour de son bien-aimé parti à la guerre. Le titre l’annonce d’emblée : l’absence est liée à un conflit lointain, et la solitude se referme comme une prison. La voix qui parle est celle d’une amoureuse délaissée, dont le cœur « désolé » se croit seule au monde. Le poème ne raconte pas d’événement extérieur, mais le passage du temps à l’intérieur d’une conscience qui espère et se déçoit.
La construction est d’une régularité presque lancinante. Trois strophes de huit octosyllabes suivent exactement le même schéma de rimes : des rimes embrassées d’abord, puis croisées, puis un couplet final identique qui sert de refrain. Chaque strophe se termine ainsi par les mêmes vers : « Et moi, toute seule en ma tour, / J’attends encore son retour. » Cette répétition n’est pas un simple ornement : elle mime l’immobilité du chagrin, le piétinement de l’attente. La femme ne bouge pas, enfermée dans sa tour, mais le temps, lui, s’écoule. Le premier moment se situe au coucher du soleil, le deuxième sous la lune blanche, le troisième à l’aurore. Une nuit entière passe, et rien ne change : le retour n’a pas eu lieu.
Les images sont simples et fortes, empruntées à un univers médiéval et courtois : la tour, le page, l’amant parti en guerre. Le baiser d’adieu a ravi l’âme de la jeune femme : « Il m’a pris mon âme à ma bouche », expression d’une perte si totale qu’elle se sent déjà morte. La nature environnante contraste cruellement avec cette détresse. Les pigeons roucoulent « amoureusement », comme pour rappeler l’amour absent. Les eaux coulent « avec un son triste et charmant » sous les grands saules, mêlant douceur et mélancolie. La tour, espace clos et vertical, isole la narratrice du monde ; elle ne peut que regarder les signes du temps qui passe : soleil couchant, lune, aurore. Le vocabulaire est volontairement dépouillé, presque celui d’une chanson populaire, mais chaque mot pèse : « désolé », « pleurer », « espérer », « ennui ».
Le refrain joue un rôle essentiel dans la signification. Le mot « encore » suggère que cette attente n’est pas nouvelle, qu’elle se répète nuit après nuit. Le vers « toute seule en ma tour » insiste sur l’enfermement spatial, tandis que « j’attends encore son retour » ouvre sur un avenir incertain. La seule péripétie survient au troisième mouvement : un bruit de pas fait espérer l’amant, mais ce n’est que le page apportant une lampe. La déception est d’autant plus cruelle qu’elle survient après une nuit d’angoisse. Alors la femme ne parle plus à elle-même : elle s’adresse aux vents du soir pour qu’ils portent un message à l’aimé, leur confiant qu’il est sa « pensée », son « rêve », sa « joie » et son « ennui ». Tout son être est suspendu à cette absence.
Ce poème est significatif parce qu’il transforme une expérience intime en une forme d’une pureté mélodique remarquable. Théophile Gautier, poète attaché à la beauté formelle, réussit ici à faire de la régularité métrique un équivalent de la rumination douloureuse. La guerre n’est jamais décrite : elle n’est qu’un ailleurs d’où l’aimé ne revient pas. L’attente devient alors une condition existentielle, où la femme ne peut rien faire d’autre que subir le passage des heures. La fin reste ouverte : l’aurore se lève, mais le retour n’a pas eu lieu, et le refrain final laisse entendre que l’attente recommencera. Cette plainte sans résolution, d’une simplicité volontaire, touche par sa justesse psychologique et sa musicalité entêtante.