Quatre dromadaires suffisent, dans ces cinq vers, à déplacer l’horizon. Apollinaire évoque Don Pedro d’Alfaroubeira, cavalier au nom sonore, qui « courut le monde et l’admira ». Le poème ne raconte pas une conquête : il place d’abord un personnage dans un passé légendaire, puis le « je » avoue un souhait. Toute la tension tient dans ce passage du récit au rêve, de la troisième personne au « je », du passé simple au conditionnel. Don Pedro a accompli ce que le poète voudrait faire, mais lui n’a pas les quatre dromadaires. Le thème central est donc moins le voyage lui-même que le désir de partir, l’appel d’un ailleurs admiré sans être possédé.
La forme est brève, presque orale. Les cinq vers sont des octosyllabes, ce qui donne une cadence légère, proche de la comptine. Les rimes ou assonances font affleurer deux familles : « dromadaires » revient au premier et au dernier vers, rimant avec « faire » ; au centre, « Alfaroubeira » et « admira » se répondent par leur finale ouverte. Ce système sonore n’est pas seulement décoratif. Le nom propre, avec ses syllabes exotiques, se fait mot-musique, et le verbe « admira » semble prolonger son écho. Surtout, la répétition finale de « dromadaires » referme le poème sur lui-même, comme une caravane qui reviendrait à son point de départ. L’ajout d’un cinquième vers au quatrain attendu donne ce léger déséquilibre : le rêve a besoin d’un vers supplémentaire pour exister.
Les images jouent sur une géographie imaginaire. « Don Pedro d’Alfaroubeira » évoque une péninsule ibérique ou un Orient de légende, sans qu’un lieu précis ne soit nommé ; le nom suffit à créer la couleur. Les « quatre dromadaires » forment un attelage étrange et majestueux. Le chiffre quatre, répété deux fois dans le texte, paraît à la fois précis et arbitraire, comme dans une formule d’enfance. Le verbe « courut » est décisif : il transforme la lente caravane en élan rapide, presque fabuleux. Mais le vers ne s’arrête pas là : « et l’admira » ajoute le regard contemplatif à la course. Don Pedro traverse le monde non pour le soumettre, mais pour le voir. Ce mouvement en deux temps — parcourir puis admirer — donne au personnage la grandeur d’un voyageur désintéressé.
Le « je » surgit au quatrième vers : « Il fit ce que je voudrais faire / Si j’avais quatre dromadaires. » La phrase se construit sur une condition irréelle. Le poète ne dit pas « je partirai », mais « je voudrais », et le manque d’animaux devient la traduction légère d’une impossibilité plus large. Ce conditionnel suspend le rêve, le garde intact et inatteignable. C’est ce qui fait l’intérêt du texte : il ne décrit pas un ailleurs, il le désigne comme un horizon personnel. Le lecteur, lui aussi, n’a pas besoin de quatre dromadaires pour voyager ; il lui suffit de suivre la phrase jusqu’à son retour.
En cinq vers, Apollinaire renouvelle la forme du bestiaire : l’animal n’y est pas une leçon de morale, mais une figure du désir et de la liberté. Le dromadaire, bête des traversées lentes, devient le support d’une évasion intérieure. La légèreté du ton n’empêche pas une certaine mélancolie, car le poème s’achève sur un conditionnel que rien ne promet de réaliser. Ce petit voyage verbal, avec son nom de légende et sa chute en forme de souhait, laisse une impression durable : le monde est là, admirable, et il suffirait de quatre dromadaires, ou peut-être d’un simple poème, pour le parcourir.