Dès le titre, « Petit mort pour rire » installe un paradoxe : la mort y devient un objet de dérision, non de recueillement. Tristan Corbière, poète breton mort à vingt-neuf ans, a publié ce texte en 1873 dans *Les Amours jaunes*, son unique recueil. Le poème s’adresse à un mort — ou à un poète qui se voit mort — et lui ordonne de rester léger, de filer à travers les herbes et les cieux. L’idée directrice est qu’il existe une autre mort que la tombe pesante : une dispersion aérienne, ironique, presque joyeuse, que les vivants sérieux ne comprennent pas.
La forme épouse ce mouvement de fuite. Deux rimes seulement organisent le texte : l’une en -ettes/-ètes, l’autre en -eux. La première, féminine et sautillante, fait sonner ensemble les comètes, les têtes, les Amourettes, les oubliettes, les poètes et les bêtes. Ce jeu d’échos transforme le poème en ronde verbale où le cadavre, le cosmos et les fleurs de cimetière dansent sous le même son. La seconde rime, en -eux, ferme chaque mouvement sur une voyelle plus obscure : cheveux, feux, terreux, jeux, creux. Tout se passe comme si le rire et le vide s’appelaient l’un l’autre. Le rythme est haché par des virgules, des points de suspension, des tirets ; chaque phrase avance par saccades, comme une course trop pressée pour s’alourdir. Le premier vers revient en clausule, à peine modifié par l’ironie accumulée : « Va vite, léger peigneur de comètes ! ». Cette circularité empêche le poème de conclure : la mort n’est pas un terme, mais un élan à reprendre.
Les images, elles, décomposent le corps pour mieux le réinventer. Les cheveux du mort deviennent « les herbes au vent », son œil béant laisse jaillir « les feux follets, prisonniers dans les pauvres têtes ». Le cadavre n’est plus une dépouille immobile ; il devient un paysage traversé de lueurs. Même la bouche est un parterre : « Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes / Foisonneront plein ton rire terreux ». Le rire, adjectivé « terreux », persiste sous la terre ; il pousse des fleurs. Les myosotis, ordinairement fleurs du souvenir, sont retournés en « fleurs d’oubliettes », le mot jouant sur l’oubli et sur le cachot où l’on fait disparaître les gêneurs. Le poète mort ne demande pas qu’on se souvienne ; il se disperse dans l’herbe et l’oubli.
L’ironie se durcit dans les derniers vers. « Ne fais pas le lourd », dit la voix, car « cercueils de poètes / Pour les croque-morts sont de simples jeux, / Boîtes à violon qui sonnent le creux… ». Le corps du poète est si léger que son cercueil ne contient qu’un écho, une caisse de résonance vide. Les croque-morts ne portent rien ; ils jouent. La pointe « Ils te croiront mort — Les bourgeois sont bêtes — » relie la pesanteur à la bêtise sociale. Le bourgeois, qui confond l’apparence et la réalité, croit à la mort définitive ; le poète, lui, passe à travers la matière. Le tiret casse le ton, fait entendre une voix hachée, insolente, puis le refrain emporte le « tu » vers les comètes.
La force du poème tient à ce renversement de l’élégie. Là où la poésie funèbre cherche la gravité, Corbière choisit la légèreté mordante. « Petit mort pour rire » ne nie pas la mort : il la miniaturise, la rend presque enfantine, pour mieux échapper au sérieux des vivants. Ce rire jaune, à la fois comique et grinçant, est une manière de sauver le poète : disparaître, oui, mais en « peigneur de comètes », les cheveux mêlés au vent, dans une course continue. Le poème lui-même, par sa forme circulaire et ses rimes en écho, reste dans les bouches comme une ritournelle funèbre qui ne veut pas finir.