Dès l’apostrophe « Beau chien », un dialogue déséquilibré s’installe : une voix humaine s’adresse à Bob, le chien d’une femme, et lui reproche presque de pouvoir la caresser. Ce n’est pas un éloge de l’animal, mais une jalousie bougonne, transformée en comédie. Le locuteur grogne « malgré [lui] » en voyant ce geste, et Bob « n’en sai[t] rien » : la scène repose sur un malentendu total, où l’animal incarne une innocence sensuelle que l’homme ne possède pas. Le « pourquoi ? » lancé au chien reste sans réponse, et ce silence est déjà le fond du texte : l’amour se joue là où la conscience ne peut rien expliquer.
Le sonnet se construit en deux mouvements. D’abord, les quatrains croisent des rimes en -esse et en -ien, alternant douceur et mordant : « maîtresse » rime avec « caresse », « rien » avec « chien ». Cette alternance souligne l’écart entre l’animal et le locuteur, entre la caresse et le néant. Les tirets, exclamations et points de suspension hachent les vers, donnant l’impression d’une voix qui grogne, observe, s’interrompt. Les vers gardent une allure d’alexandrin, mais leur régularité est sans cesse brisée, comme si la jalousie ne se laissait pas enfermer dans une métrique trop lisse. Le prénom Bob éclate deux fois au vers 5, tel un aboiement de joie, aussitôt suivi d’un rêve : « Si je m’appelais Bob… Elle dit Bob si bien ! » Le nom du chien devient un mot que la voix de la femme rend désirable ; c’est la prononciation, plus que la personne, qui fait naître le désir.
L’autodérision est brutale : « je ne suis pas pur sang », « mâtiné de chrétien ». Le vocabulaire de l’élevage canin sert à décrire le locuteur comme un bâtard spirituel, maladroit, ni tout à fait animal ni tout à fait homme. L’expression « mâtiné de chrétien » fait sourire : le christianisme, comme une race mêlée, viendrait entacher son naturel. Ce mélange des registres, entre noblesse du sonnet et trivialité du chenil, empêche le poème de sombrer dans la plainte : le rire et la blessure restent inséparables.
Au vers 9, la bascule s’opère : « Ô Bob ! nous changerons, à la métempsycose ». Ce mot savant, rejeté à la rime, ouvre une fantaisie de réincarnation. L’échange proposé est à la fois précis et absurde : le poète donnerait son sonnet, Bob donnerait sa « sonnette à faveur rose » ; l’un prendrait la peau, l’autre le poil, « avec puces ou non ». La rime intérieure « sonnet / sonnette » n’est pas un simple jeu : le poème lui-même devient une monnaie d’échange dans ce troc amoureux. La clochette rose du collier vaut le sonnet ; la peau humaine et le poil canin échangent leurs places.
Le dernier tercet renverse la jalousie en rêve de soumission. « Et je serai sir Bob — Son seul amour fidèle ! » Le titre anglais « sir » donne au chien une noblesse de comédie, et les majuscules de « Son » et « Elle » font de la maîtresse une figure presque divine. Le désir se résume à un collier : être possédé, marqué, appelé « Son petit nom ». La morsure finale est ambiguë : « Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle !… » Le locuteur serait son défenseur contre les petits chiens rivaux, mais il espère aussi une morsure d’elle, mêlant agressivité, fidélité et érotisme. La fidélité du chien devient le seul amour absolu auquel il puisse prétendre.
Ce sonnet doit sa force à ce va-et-vient entre l’humour et l’humiliation. Il ne chante pas une dame lointaine ni un amour idéalisé ; il rêve de devenir chien pour être enfin à sa place auprès d’elle. En passant par l’animal, la jalousie se dit sans se prendre au sérieux, et le désir amoureux se révèle comme une soumission volontaire. Bob, le « beau chien », n’est pas un simple rival : il est l’image à la fois comique et douloureuse d’un bonheur qui passe par le corps, le nom et le collier.